Pensées sur Wikileaks

Quel sera l’impact de Wikileaks ?

Ce n’est pas parce que vous mettez des millions de documents sur un site que cela engendrera nécessairement une révolution, une mobilisation sociale ou un changement profond des moeurs ou de la politique.

D’abord, se pose la question du traitement. Où se trouve l’expertise pour analyser et donner de la profondeur au traitement de millions d’articles, même dans les rédactions les plus avisées ? Même en travaillant en réseau ? Même en combinant journalisme, « data journalism », curation, système de notation et networking ? Les mots ne font rien à l’affaire. Le temps manque. Comment donner de la profondeur historique ou des éléments de contexte ? A moins que seules les vaines polémiques émergeront…

Comment dépasser les contraintes médiatiques ? Certes, les sources sont là. Tout est là. On le dit, on le croit sur parole. Il faut cependant aller vite, monétiser l’information et sortir le scoop. Voyez, déjà le temps file… L’info en chasse une autre, Wikileaks peut s’en mordre les doigts. Un journaliste me dit l’autre jour, « on n’a pas le temps de lire les sources… ». C’est donc un formidable buzz à partir de quelques sources.

Si rien n’est orchestré, rien n’existe. L’avantage de Wikileaks est là. Le jour où l’affaire épousera le contexte, le jour où il faudra régler les comptes, quand l’heure sonnera, il y aura toujours un document Wikileaks pour faire foi. Wikileaks est la mémoire du monde amoral et transversal.

Wikileaks est un Canard Enchaîné géant et interactif. Ce n’est plus les hommes politiques ou leur staff qui alimentent, mais potentiellement monsieur X sous couvert de l’anonymat. Du moins espérons le… Notre monde n’aime guère l’anonymat.

Wikileaks a un gros avantage. Il rend crédible toute forme d’investigation. Puisque mes sources sont en ligne et à la disposition de tout le monde, et que personne ne prendra le temps d’aller les lire, mon enquête devient crédible. Elle a une posture crédible. Venez-donc m’accuser de manquer de professionnalisme ou d’avoir une visée militante ! Je dirais face caméra, ah non, je vous le prouve chère opinion, je m’en targue même : tout est transparent comme de l’eau de roche ! Allez sur Wikileaks ou le « leaks » du moment.

Je trouve dommage que Wikileaks ne change pas le monde et que Julien Assange soit devenu une star mondiale et que Daniel Domscheit-Berg détourne la notoriété de Julien à son propre avantage, pour écrire un bestseller.

Et bien voilà. Clinton va débourser plusieurs millions pour investir dans des systèmes wiki qui permettront de rendre « plus transparentes » les dictatures du bas monde. Les Etats créent leur Wikileaks, les élites auront aussi leur Canard Enchaîné géant, mondial, interactif et méga sécurisé.

Quand je vais sur le site Wikileaks à présent, j’ai l’impression de voir le site de la Fondation d’un richissime homme d’affaire en un peu moins sophistiqué : personnalisation extrême, grande cause mondiale et demande de dons.